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 Sujet du message: Les Paradis artificiels
MessagePublié: 02 Avr 2015, 23:49 
Jour 8 elavrion fingelien 396 01:29
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Prologue

Fingélien 389

- Faut pas le louper ce gros lard, là. Sinon Maman nous l'pardonnera jamais, souffla Ned.

- Sûr Ned, il nous rosserait, gémit un de ses acolytes.

- Hé Ned, hé Ned, dis-nous qu't'as un plan, rappliqua un autre gamin. Sinon qu'on est fichu.

L'intéressé acquiesça avant de passer une main sale dans sa tignasse ébouriffée, le front à moitié plissé. Un tic qu'il répétait à chaque fois qu'il avait besoin de réfléchir. C'est qu'il fallait maintenant songer à une stratégie pour dérober la bourse qui pendait avec insolence au manteau de ce marchand grassouillet. Et quelle bourse ! Elle se gondolait avec ses formes généreuses tout en flirtant avec les yeux affamés des marmots. Et puis cet air de "attrapemoisitupeux", Grands Dieux ! Il la leur fallait, celle-là. Surtout que la pêche n'avait pas été bonne, aujourd'hui. Dans une heure, la nuit prendrait ses quartiers. Il leur faudrait alors rentrer... et affronter la colère de Maman.

Pour Ned et les gosses de rue la règle était simple : tous les coups sont permis, à condition de ne pas s'en prendre aux mauvaises personnes. Les membres des trois guildes étaient à éviter comme la peste. C'étaient des grandes personnes eux, bien trop rusés pour se laisser prendre et bien trop cruels pour pardonner. Tête-de-lard jurait avoir vu un responsable de la guilde des Nécromants transformer un chapardeur en esclave; le mois dernier. Et puis il y avait aussi toutes les autres bandes de gosses qui gravitaient autour des plates-bandes de la guilde des Voleurs. Ces hordes de mioches se menaient une guerre sans merci pour obtenir quelques picaillons... Mais rentraient souvent bredouilles, avec pour seul trophée une demi-douzaine de bleus et de gnons. L'occasion pour Maman de leur servir une bonne tarte à leur retour.

Maman était un ancien membre des Voleurs, exclu pour avoir dérogé aux règles de la puissante guilde. Il vivait maintenant des rapines que les orphelins des quartiers pauvres lui rapportaient dans leur repaire. Et la promesse d'une bonne soupe et d'un nid ne déplaisait à personne. Ned n'était pas orphelin pour deux sous, mais il avait réussi à se tailler une sacrée place dans la "bande à Maman". A tel point que la plupart de ses comparses le considéraient comme le chef de la bande. A dix ans, Ned n'avait ni la carrure de Tête-de-lard, dont les joues rosies feraient rougir de honte un cochon, ni la force de Papon, qui pouvait soulever quarante livres de charbon sans ciller. Ned, avec ses yeux d'angelot abandonné et son petit sourire mesquin ne payait certes pas de mine, mais il était de ceux qui étaient capables d'haranguer un bataillon de garnements affamés avec pour seule arme une langue un peu trop pendue. C'était toujours à lui que revenait l'établissement du plan et la répartition des rôles.

- Et même que je l'ai vu qu'il portait une boule magique. Tu sais, le machin avec la chaîne qui te dis quand le soleil est-ce qu'il va se coucher, jura Tête-de-lard avec sa voix étouffée.

- Une montre, Tête-de-lard, une montre, tiqua Ned, irrité. Par tous les démons, rentre toi ça dans la tête !

Ned avait beau réussi à s'adapter, il n'avait pas encore trouvé sa place parmi les gamins des rues. Il était certes aimé et respecté, mais il n'avait jamais vraiment pris racine, trop impatient de changer d'univers dès que l'occasion se présenterait. Et de voler par ses propres ailes. Il se lassait trop vite des choses, il lui fallait constamment changer.

- Changeons le rythme de la musique, les gars. Cette fois Papon tu fais l'asticot, Guillemot l'hameçon et Tête-de-lard le filet. Moi je fais le phare.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Les garnements se mirent à l'oeuvre et partirent à la pêche. L'asticot était celui qui était chargé d'attirer l'attention de la cible, la divertir, tandis que l'hameçon dérobait le butin. Le filet rappliquait pour protéger l'hameçon en roulant des mécaniques, s'il jamais il venait à se faire remarquer. Le phare se trouvait un petit coin en hauteur pour guetter l'arrivée de possibles nuisibles.

La petite équipe pris position pour encercler le marchand qui déambulait dans la Grand Place, inconscient de son sort. Mais cette journée, qui s'était avérée riche en échec, ne comptait pas s'en arrêter là. Alors que Papon partait à la rencontre de la cible, il reçu un crochet du gauche qui le fit décoller du sol. La réponse de Tête-de-lard pris la forme d'un beuglement sourd. C'étaient les gros bras de Nori ! Une bande de dur à cuire plus âgés qu'eux. Papon était déjà à terre qu'ils le labouraient de coups. Allaient-ils le secourir ? La loyauté était la seule richesse de la meute. Impossible d'abandonner un des leurs. Avec toute la folie de leur courage, ils sautèrent sur ces colosses de quatre ans leurs aînés.

La foule, le bruit, la puanteur... tout cela avait disparu au profit d'une bataille aveugle pour la sauvegarde d'un territoire. Dans un nuage de poussière infâme, les deux bandes menaient une lutte acharnée et refusaient de céder un pouce de terrain. Dans le furie et le feu du combat, ils étaient devenus des bêtes. Et pour chaque coup reçu, deux autres venaient en retour. La bande à Maman avait beau se battre comme un tigre enragé, la bagarre tournait en leur défaveur. Mais les guetteurs n'étaient pas à leur poste. Ils se battaient, ils se battaient, eux aussi ! Et très vite...

- Bordel, la milice !

Alors le monde s'arrêta de tourner et chacun pris ses jambes à son coup, oubliant la débâcle, ne pensant qu'à sa propre survie. L'instinct animal. Ned dû ramper sous une charrette pour échapper aux représailles. Il couru, couru avec tout le désespoir qu'était le sien. Il ne devait pas se faire prendre ! A quatre pattes, il s'échappa de la Grand Place. Trouver une cachette et y rester, le temps que la pluie de bâtons cesse. C'est tout ce qui importait. Une fenêtre ouverte, vite ! Il sauta sans réfléchir.

A l'intérieur, des centaines de vieux livres gisaient en désordre, dans une atmosphère poussiéreuse, étouffante mais envoutante. Il y avait là trois géants dont les corps immenses disparaissaient dans une longue cape. Et alors que dehors régnait le chaos, leurs mains énormes grattaient placidement sur le papier, dans un nuage de fumée. L'un d'eux, ivre, chantait.

On dirait, tant l'enfance a le reflet du temple
Que la lumière, chose étrange, nous contemple
Toute la profondeur du ciel est dans cet oeil
Dans cette pureté sans trouble et sans orgueil
Se révèle on ne sait quelle auguste présence
Et la vertu ne craint qu'un juge : l'innocence.

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Ned, orchidoclaste littéraire, virtuose de l'indécence, prodige de la débauche, amateur de plaisirs contrariés et de signatures censurées


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 Sujet du message: Re: Les Paradis artificiels
MessagePublié: 31 Mai 2015, 16:55 
Jour 20 elfist fingelien 397 01:32
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Serait-ce de l'ancien sinan ?

XVIIxviiivi XIX’xxii XXVIXVIIIxiiviXX, XXXVIIIxiiXIIIXVIii

Oiseau de nuit.

Il faisait froid sur les docks et il y pleuvait. Mais le mauvais temps ne pouvait faire obstruction à la bonne humeur de Ned. La gueule radieuse, l'ange savourait. C'était sa première nuit de garde depuis son perchoir. Et les démons savaient à quel point elle lui tenait à coeur. A l'heure dite et à l'endroit donné, il devait s'assurer que la chasse se fasse sans ombrage. La chasse, c'était lorsque les navires des contrebandiers se frayaient un chemin jusqu'au port pour fournir des marchandises sous le nez des compagnies de taxe. Par essence, la chasse était supérieure à la pêche ; elle était infiniment plus respectable dans le métier. Et, du haut de ses douze ans, Ned pouvait se glorifier d'avoir troqué le filet du sardinier des rues pour l'arc du pisteur des docks. Le garçon n'avait aucune idée de ce que pouvait bien contenir tous ces tonneaux qui passaient d'une main à l'autre pour remplir une charrette à boeufs entière. Et s'il continuait à se poser la question, il risquait de ne plus rien savoir longtemps. Telles étaient les conditions auxquelles Maman l'avait astreint, avant de l'emmener sonner le clairon.

La tâche de Ned, que l'on surnommait "Oiseau de nuit", consistait à guetter l'arrivée du navire, appelé gâteau, et d'alerter les autres pour s'assurer qu'ils le mangent convenablement ; autrement dit, qu'ils l'aident à accoster discrètement. Ensuite, il était chargé de veiller à ce qu'aucune sentinelle ne surprenne l'échange. Ce qui n'arrivait jamais, eu égard à leur prédisposition naturelle pour se laisser corrompre. Mais tout de même. Un travail était un travail, et Ned était ravi d'avoir atteint cet échelon, malgré l'insignifiance de son rôle.

Non, le véritable danger, et ça il l'ignorait, venait de la gilde des Voleurs. Il n'existait pas pire injure que de traiter avec les contrebandiers dans leurs dos. D'ailleurs, rares étaient les contrebandiers à accepter de négocier avec des petites bandes de bas étage. La folie était souvent la seule raison à guider pareil accord commercial. Car les Voleurs étaient sans pitié pour ceux qui empiétaient sur leurs plates-bandes. Pire, s'ils venaient à surprendre de tels échanges, ils ne feraient aucune distinction de traitement, que les inconscients soient fournisseurs ou clients. Aussi la complicité entre ces quelques contrebandiers et Maman ne pouvait venir que de relations de longue date. A l'époque où ce dernier était garrotté à la gilde des Voleurs.

Maman devait trop penser au loup ce soir-là, car la bête vint poindre sa queue. Et quelle queue ! Par rangées de quatre sur cinq, nombre d'ombres armées de torches et d'épées se dérobèrent des rues adjacentes, dans l'angle mort de Ned. Et avant que le gamin n'ait pu crier quoi que ce soit, elles avaient déjà encerclées les trafiquants. Pour fondre sur leurs proies sans ambages. A mesure que les gros-bras de Maman tombaient comme capucins de carte, ce dernier défendait sa chère vieille vie avec une vigueur prodigieuse. Deux estafiers firent plouf et un troisième ouf. La symphonie de cliquetis qu'il rendait à ses adversaires les forçaient à garder une certaine distance. Mais, rapidement acculé, il s'effondra sous les coups, et ce fut l'impact de sa tête contre le pavé qui acheva de transformer la fine lame en vieux gigot bien saignant.

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 Sujet du message: Re: Les Paradis artificiels
MessagePublié: 13 Juin 2015, 10:35 
Jour 4 nuona fingelien 397 02:23
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Les femmes de ces voyous ne s’élèveront jamais aussi haut que les étoiles.

XVIIxviiivi XIX’xxii XXVIXVIIIxiiviXX, XXXVIIIxiiXIIIXVIii

Houspilleur de requins.

PSHOUUUUF

Dans un fantastique vacarme, des centaines de poissons apparurent à la surface. Les plus jeunes, affolés, battaient le plat de la mer avec leurs écailles, tandis que les plus âgés tentaient de fuir en agitant leurs ailes. Peine perdue. Leur folie désorganisée ne fit que les précipiter plus tôt dans leur perte. Et déjà, les énormes filets de pêche se refermaient sur eux.

Oh ! Hisse ! Oh hisse !

Ned s'offrit une brève pause d'air salé en considérant les autres marins. Puis, ses mains calleuses vinrent supporter avec eux le poids du pesant butin. Ils durent s'arroser d'huile de coude pour ramener le banc vers eux. Car ce n'est pas une mais deux, trois, quatre manoeuvres qui leur permirent de faire goûter le pont aux poissons. En guise de bienvenue, triage en fonction de l'âge et du poids. C'était à celui qui trouverait le plus gros de la bande en premier. Tout ça, sous l'oeil éclatant du soleil qui se miroitait sur les corps hâlés et suants des pêcheurs. On y sentait le sel et la transpiration.

- Pff, rien d'autre que des volants et des sardines. La mer qu'elle nous joue un de ces tours.

- La garce.

- C'est pas aujourd'hui encor qu'elle cèdera pour quel'ques faveurs, les amis.

Le cri moqueur d'une mouette vint corroborer leurs soupçons.

Deux ans après le règlement de compte nocturne au Port, Ned était redevenu pêcheur. Mais cette fois ce n'était pas des bourses et des bijoux qu'il capturait dans ses filets, mais de bien réels et vrais poissons, à ceci près qu'ils étaient aussi naïfs que les précédents. Il avait rejoint un sacré esquif de quinze noeuds et trois cents tonneaux qui avait pour nom "Cigogne des mers". Quoique le jeune sinan lui préférait le surnom d'"Alouette". Douze marins étaient à son bord et tentaient de vivre des ailerons de requins qu'ils chassaient. "Chasseur de requins". Cette perspective avait tout de suite plu à Ned, qui avait vite fait de déchanter en constatant que personne n'avait réussi à en capturer un. Mnouk, le plus vieux des douze, prétendait en avoir vu tout un banc, il y a trois ans au large des côtes galdures. Ils avaient, racontait-il, "des yeux fourbes et acérés dans lequel se reflétait l'âme de la mer" et des ailerons "capables de dévisser des têtes d'un coup de tranchant".

- Sûr Mnouk, faudrait qu'on finisse par en dégoter un. Marre de rentrer à port avec des sardines et des hirondelles d'eau douce, fit Gab, un rustaud avec un tatouage plus gros qu'une tête de kultar.

- Sûr Gab, on trouvera, approuva Ned, dont le regard fatigué, épuisé par l'échec, flanchait pour s'enfoncer dans l'obscurité de la mer.

Ses yeux abimés par le soleil suivaient une forme sombre qui se détachait des ténèbres. L'apparition piqua à la surface, dévoilant dans toute sa splendeur et son impudeur, un aileron immense.

"...capables de dévisser des têtes d'un coup de tranchant..."

Le visage cuivré de Ned devint tout à coup livide et ses yeux bleu acier prirent la teinte d'un métal fol. Il se précipita vers le harpon qui dormait depuis des années dans son anneau, le réveilla, et couru comme un damné sur le pont, en prenant bien garde de laisser du mou au cordage qui était attaché à la hampe de l'arme. Le requin prenait des risques à venir flirter aussi près, mais il n'en avait cure : il suintait de sa fierté et de son orgueil.

Ned n'avait qu'un coup, un seul, s'il le loupait, le monstre marin prendrait aussitôt ses ailerons à son cou. Il fallait viser juste et bien. Il attendit, pris compte de la force du vent. Et, encore une fois, le requin redoubla d'impudence en caressant la coque de l'Alouette. C'était le moment. Le harpon défia la brise, fila droit, et vint se planter dans ses branchies. Surpris, furieux, le géant des mers se débattit en soulevant des vagues. Quelques instants après, il ne restait plus que quelques clapotis.

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 Sujet du message: Re: Les Paradis artificiels
MessagePublié: 28 Juin 2015, 17:25 
Jour 17 nuona fingelien 397 00:09
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Inébranlables, les cons sonnent comme des cloches.

XVIIxviiivi XIX’xxii XXVIXVIIIxiiviXX, XXXVIIIxiiXIIIXVIii

Quêteur d'or.

Les mains sales, Ned fit tremper le bout de roche qui l'était tout autant. Il s'amusa à secouer le seau dans tous les sens, jusqu'à ce que la terre et le gravier se séparèrent d'un matériau peut-être plus précieux. L'eau, d'ordinaire si pure et si transparente, s'était changée en une mer brune et infâme. Ned vint brasser l'écume pour en extirper le caillou étincelant.

Etincelant d'insignifiance, ça oui ! L'insolent rayonnait de ce mauvais tour qu'il venait d'infliger au garçon, dont les yeux mi avides, mi rayonnants, venaient de prendre l'apanage des cornards abusés par le voile de la sublimité.

- Putain ! Fait chier, merde !

La complainte fut accueillie par de grands éclats de rire, gras et dur, qui résonnaient par ci, par là, dans l'étouffante caverne. Les barbes se trémoussaient dans leurs poils adipeux, souillés par la crasse de ceux qui travaillent trop. Ces nains, eux, savaient y faire. Peut-être était-ce inscrit dans leur sang, dans leurs os, dans leur âme. Peut-être que leur moelle attirait elle-même l'objet de tous les désirs. Peut-être qu'ils étaient faits d'or et non de chair. Le rejet du sexe faible pour cette nourriture touffue et crasseuse aurait pu confirmer cette thèse. Ned sourit à cette idée. Nul ne valait mieux pouvoir épancher cette soif incomparable que de réussir à planter la flèche de son désir dans des capacités moins estimables. Moins nobles, peut-être. Car en fin de compte, l'audace et le charme finissent toujours par obtenir gain de cause et récoltent le fruit de plusieurs années de labeur.

C'était un galdur qui avait évoqué pour la première fois les Jardins d'Emeraude, des mines entières où regorgeait la quintessence de ces pierres précieuses. Le géant avait voulu brûler le dur en embarquant à bord de l'Alouette et l'équipage l'aurait bien picoré si Ned n'avait pris son parti. Les contes et récits de ce brave émerveillaient tellement l'imaginaire du gamin qu'il avait finit par payer sa place sur le navire. Aussi, lorsque l'Alouette fut arrimée, on n'entendit plus jamais parler du jeune sinan qui avait "dévissé la tête du mordant". Le galdur avait disparu lui aussi, mais jamais il ne rejoignit l'équipée de Ned.

A présent, de chasseur de requin il était devenu quêteur d'or. Non pas que les Jardins ne regorgeassent pas d'émeraude, mais parce qu'il était presque impossible de s'en débarrasser après. Une fois extraite, il fallait l'échanger à quelques fous capables de débourser un sou pour ce matériau devenu aussi banal que bière sur l'orge. Car la mine était maudite. Et maudits étaient ses impavides tortionnaires, qui ébranlaient ses murs à grands coups de pioche et de masse. Jadis, le cadavre d'un mineur nain avait été retrouvé, le visage et le corps envahis par des tâches verdâtres. Certains voyaient la marque des elfes dans cette découverte macabre, d'autre considéraient cela comme la revanche d'un esprit malin, maître du domaine. Quelle qu'en soit la raison, les nains avaient réveillé une force terrifiante qu'ils ne pouvaient vaincre d'eux-même. Aussi la vente de ces pierres qui pullulaient dans la région, suscitait méfiance et appréhension.

Le galdur ne lui avait pas menti. Elles étaient innombrables. Mais personne n'en voulait, sinon quelques lointains étrangers, peu au fait des terreurs locales. Aussi chaque matin, depuis un an, se levait-il, se jurant que s'il trouvait quelques autres métaux précieux dans la journée, il laisserait les nains à leur mine, et les pioches à leurs pierres. Et aujourd'hui, comme chaque matin, Ned s'était levé du pied gauche, et rien, rien n'avait marché de la journée...

... jusqu'à cette nouvelle découverte.

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 Sujet du message: Re: Les Paradis artificiels
MessagePublié: 04 Juil 2015, 00:02 
Jour 29 nuona fingelien 397 05:31
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Plume. Les écrits s’envolent, tandis que la virgule reste. Plomb.

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Marchand de phalanges.

Ned libéra ses gants qui flottaient comme des barques perdues en pleine tempête. Il lui faudrait rajouter une deuxième couche de bande s'il voulait que ses poings se maintinssent au cuir. D'un revers de la main, il essuya son front inondé par la sueur et le sang. Son corps nu l'était tout autant et la crasse et la poussière giclaient jusque sur son pagne. C'était son troisième combat de la soirée. Le dernier. Il l'avait dit, il l'avait promis. Pour cent pièces de plus, tel était l'accord, il devait envoyer dans les cordes Tadius, jusqu'à ce que coule l'or.

Cent pièces. Il n'aurait jamais gagné autant s'il s'était inscrit dans les arènes légales. Dans tous les cas, son jeune âge lui aurait fait défaut. Là-bas, les combats étaient strictement encadrés. Pas d'effusion de sang, juste ce qu'il fallait. A mourir d'ennui. D'ailleurs seuls les bourgeois de bas étalage y venaient, suspendus aux bras de leurs épouses. Mais les riches, les notables et les castés aimaient les belles parties. Celles qu'on appelait le Jeu. Alors ils rejoignaient les entrailles de la ville, enfreignaient les règles qu'ils avaient eux-même établies, pour franchir le seuil de ce qu'il y a de plus terrible et d'infiniment plus appréciable. Finalement c'était ça le paradoxe sinan.

Ned était retourné dans le pays après avoir bouclé son tour des Landes. Il avait pêché le requin le long des côtes djhis. Il avait récolté de l'émeraude chez les nains. Vendu de l'or aux galdurs. Evité de peu une pluie de flèches elfes. Et pissé sur une hutte kultare. Et le voilà de retour au pays. Dans une autre ville, plus au centre, loin du port de son enfance. Et dans les bas-quartiers de cette ville, se trouvaient les assises du Jeu.

Chaque nuit apportait la promesse de combats époustouflants, où se mêlaient chair, muscles et tendons en un capharnaüm promu par la loi des poings et des pieds. C'était l'apothéose de l'existence, on y trouvait son cheval, sa bataille. On y était vivant, en bonne santé jusqu'à ce qu'un premier coup ne vous surprenne. Et si vous étiez bon, c'était votre adversaire qui vacillait à la lumière des chandelles chancelantes, qui, elles seules, éclairaient le ring. Alors, lorsque venait la signature du moment suprême, les spectateurs hurlaient, gesticulaient, pour offrir au lutteur le grand enthousiasme, celui qui reçoit le triomphe d'avoir osé et d'avoir vaincu, celui qui, le temps d'une nuit devenait le héros de ce qu'il avait échoué toute sa vie. Puis disparaître le soir suivant s'il faillirait. Comme son adversaire, comme la lumière, comme la sueur qui coulait en torrents.

Mais ce soir, il n'était pas le favori. La foule en délire acclamait l'autre. Tadius, vainqueur de trois cents ring et vaincu d'un seul. Tous le proclamaient, tous étaient pour lui. Personne ne prêtait attention à l'autre. S'il réussissait à se coucher au deuxième tour, il pourrait s'estimer chanceux. Et remporterais les cents pièces... Quand sonna le gong.

Le colosse enjamba la distance qui les sépara et abattit toute sa démesure sur Ned. Il le fit valser, une fois, deux fois, jusqu'à l'écraser dans les cordes. En seulement deux minutes de combats, Ned avait les lèvres fendues, l'oeil ravagé, le souffle coupé. Et le combat repris de plus belle. Le géant ravagea son minois, éteignit son sourire mesquin et l'envoya mordre la poussière. Un... deux... quatre... six... Ned se releva, manquant de chanceler.

Il rassembla alors toutes ses forces, prit son courage à deux mains et frappa avec. C'était la réponse du berger à la bergère. Deux poings solides et noueux qui s'écrasèrent contre la face de la brute, à droite, à gauche. Une salade de phalanges à bout portant. L'assistance retint son souffle.

Et le récupéra rapidement. Le gars n'en avait pas eu pour son grade. Il ricana. Et son rire pris à son tour la forme d'une paire de poings qui martelèrent le gamin, jusqu'à en perdre la conscience.

Son dernier souvenir ? La foule qui s'était soudainement tue, et des gardes qui avaient fait irruption.

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 Sujet du message: Re: Les Paradis artificiels
MessagePublié: 04 Juil 2015, 12:05 
Jour 1 elavrion fingelien 397 05:24
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Ce qui sauve c'est de faire un pas. (...) Encore un pas.

XVIIxviiivi XIX’xxii XXVIXVIIIxiiviXX, XXXVIIIxiiXIIIXVIii

Ministre de l'Economie Participative et du Commerce

Le hall de la prison ramassait tout ce qu'il y avait de plus abject. Le rebut de la société, la lie des parfaites gens. On y comptait des fous, des tueurs, des mendiants, des affamés, des lépreux, des pourris. Des paranoïaques, des épileptiques, des aliénés, des névrosés. Les déchets du monde sinan, on les avait réunis entre quatre murs et pas de toit. Ces loques humaines pourrissaient puis séchaient au soleil le jour, pour lambiner dans leur cellule la nuit. Des cellules comme nulle part ailleurs. Exposées aux quatre vents, la fange des larves précédentes comme sol et une paillasse infestée de pucerons comme seul lit... pour quatre à six têtes, selon les cellules. Naturellement, les bagarres pour son appartenance allaient de soi et chanceux était celui qui parvenait à capturer la paillasse pour la nuit. Beaucoup, désabusés, avaient vite fait d'abandonner le trophée pour le laisser au plus gros des gorilles.

Mais parmi ces cellules existaient aussi celles des Ministres, des prisonniers, eux aussi, qui étaient chargés par les gardes de faire le travail à leur place. Leur meilleur traitement était la monnaie d'échange. Une cellule pour deux, ou trois, avec un lit pour chacun. A condition de faire régner l'ordre. C'est-à-dire calmer les timbrés, enterrer les rassemblements en groupe... rendre justice par soi-même. Souvent il arrivait qu'un des Ministres bénéficia d'une aide de dehors et quitta la prison. Il fallait alors être pistonné, appuyé par les anciens, pour récupérer sa charge.

C'est ce qui arriva à Ned, après deux mois passés à la laverie. Il devait alors purger quatre mois de plus et ne comptait pas moisir dans tout ce linge, malgré l'arôme de liqueur séminale et urinal qui s'en dégageaient. Peut-être avait-il un peu grossit le trait sur sa dernière bagarre contre Tadius. Peut-être avait-il pris la place du vainqueur, à la fin de l'histoire. Et puisqu'il était le dernier entré, personne ne pu infirmer ses propos. Aussi inspirait-il la crainte et l'admiration, malgré son jeune âge et son petit corps sec et nerveux.

On l'avait affecté comme bras droit au Ministère de l'Economie Participative et du Commerce. Pour faire simple, il était l'intermédiaire de tous les échanges. Et prélevait la commission qu'il voulait sur chacun d'eux. Ce n'était pas le travail le plus aisé parmi les Ministères. Il fallait être dur, intraitable, intransigeant. Quand on lui devait du tabac ou du chocolat, il faisait appel au Ministre de la Justice. A eux deux, ils massacraient le pauvre vieux. Il fallait faire régner la peur pour pouvoir à son tour gouverner. Sinon c'était périr. Et se faire dévorer par les rats.

Mais un jour, une semaine avant son départ, un nouveau prisonnier arriva et piqua une colère froide. C'était Tadius, trois cent fois vainqueur et deux fois vaincu, comme on le disait ici. Le beau temps avait fait de l'ombre au héros. Très vite, un nouveau combat s'engagea. Les Ministres abandonnèrent Ned à son sort pour soutenir celui de Tadius, que l'on avait déjà nommé plusieurs fois Ministres, dans une vie composée d'aller et retour en prison. Maintenant, dans cette prison souillée par la crasse et la folie, il devait laver son honneur. Récupérer ce qu'il lui appartenait de droit.

On projeta le combat le lendemain matin. Depuis les hauteurs, les gardes pariaient entre eux. On comparait les muscles et on en riait. Et le jour vint. C'était un règlement de compte. Une lutte à mort dans laquelle il fallait prendre l'habit de la bête ou périr. Il n'y avait pas de règles, juste deux corps dénudés qui devaient s'acharner l'un contre l'autre. Dans les tribunes, on crachait et on criait. Certains pissaient sur le sol pour bénir l'affrontement. C'était un combat de boxe, le ring était cette terre souillée et les cordes étaient les coups de poings des autres détenus. Malheur à qui s'approchait trop près d'eux ! C'était signer sa perte.

Un cri unanime signala le début du combat. Tadius chargea. Ned para les premiers coups, esquiva, en reçu d'autres. Et, tandis que les spectateurs hystériques faisaient jaillir leur semence, le colosse labourait le gamin de sa haine. Le combat était joué d'avance. Mais le ring était inondé. Et, alors que la bête s'apprêtait à donner le coup de grâce, son pied glissa. Et il glissa, glissa, le corps entier, s'écrasant de toute sa masse contre le sol. C'était le moment où jamais pour Ned. Il sauta dans un élan désespéré pour le frapper à terre. Mais Tadius était déjà mort. Dans sa chute, le géant s'était brisé le cou sur des éclats de verre.

Désormais, il ne lui restait plus que six jours pour tenir ici.

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 Sujet du message: Re: Les Paradis artificiels
MessagePublié: 04 Juil 2015, 15:07 
Jour 3 elavrion fingelien 397 00:10
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... Ce n'est qu'après avoir quitté la prison que Ned rencontra la cadette du Finn, le guide des Hommes Bleus. Il l'a conquis en composant pour elle une mélodie cent fois plus belle que celles jamais écrites par le peuple du désert. C'est depuis ce jour qu'il porte le nom de Tin Neden. Puis, il parti chez le peuple des Sauriens pour qu'ils l'initient à la "Source". Deux mois lui suffirent pour que l'élève dépassa les maîtres. Alors, il...

...

Naturellement cher lecteur, tu gobes toute cette mauvaise littérature depuis la première lettre. Tout te paraissait si réel, si scandaleusement vivant que tu as laissé ta jugeote sur le bord de la route. Hélas ! Tu as été dupe là où tu pensais être sage ! Mais ne m'en veux pas, camarade, il ne tenait qu'à toi de découvrir la supercherie. Tu ne peux m'accuser de ne pas avoir parsemé ces aventures d'indices. Ils brillaient ici, là, comme des phares en pleine journée ! Tout était à ta portée, et, naturellement, tu es parti tête baissée dans ce qui te paraissait le plus évident. Grosse erreur. Je l'imagine déjà ta colère, le nez froncé, les lèvres pincées, furieux de t'être fait prendre, constatant ce qui était hier une illusion, devenu aujourd'hui une évidence. Malheur, te voilà pris à ton propre jeu ! Comment crois-tu, cher lecteur, qu'un jeunot de dix sept fingéliens ai pu ainsi faire son bout de chemin, s'il n'était pas armé de l'arc de l'innocence ? S'il ne tirait pas les flèches de la malice ? Mais te voilà pris à ton propre piège, toi qui croyais tout savoir, vieux renard rusé. As-tu oublié les lacs, les forêts, le soleil ? Tu pensais déjà tout savoir. Tout te permettre. Te voilà pris à ton propre piège. Et c'est ainsi que tu vieillis. Que tu t'es roulé en boule dans ta sécurité bourgeoise, dans ces routines, dans ces rites qui te prennent à la gorge. Tu t'étrangles toi-même et tu ne vois pas ces mains qui se resserrent sur ton esprit. Si tu admets ta bêtise, peut-être la cage s'ouvrira d'elle même. Peut-être alors accepterais-je de te conter ma propre histoire. Celle de Tin Neden, dit Ned, orchidoclaste lyrique et faiseur de rois.

_________________
Ned, orchidoclaste littéraire, virtuose de l'indécence, prodige de la débauche, amateur de plaisirs contrariés et de signatures censurées


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